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D'Edward Snowden et des banques de données (1)
2013/10/09 14:20:50 CEST

Les révélations d'Edward Snowden ont fini de disperser les derniers doutes à ce sujet: la volonté d'acquérir et de stocker ad vitam toute information disponible, et de les traiter, a triomphé. Ne manque plus qu'à la volonté elle-même de triompher, comme autrefois.

On imagine sans peine ce qui pourrait se passer, si le pouvoir devait tomber entre les mains de ceux qui n'hésiteraient pas à ce servir de ces informations pour tout autre chose que la mercatique, la lutte anti-terroriste ou la défense de la nation. Nous pourrons à l'avenir devenir "ennemi du peuple" sur la base de nos achats des vingt années précédentes, nos historiques de vote électronique, de navigation Web ou de géolocalisation. C'est cela aussi, le progrès.

Les précédents historiques ne manquent pas.

Par exemple, les Viet-Cong, après la prise de Hue, exécutèrent des milliers de sympathisants des USA. Des listes avaient été établies par des informateurs, sur place, bien avant que la ville ne fut occupée. Voici ce qu'en dit Yuri Bezmenov, dans une interview accordée à G. Edward Griffin en 1984, à partir de la quatrième minute.

Les lecteurs anglophones pourront aussi se référer à l'interview complète, laquelle mérite d'être vue.

Autre exemple: les bolchéviques n'ont pas eu besoin des moyens actuels pour organiser l'élimination des opposants politiques au sortir du coup d'état de la révolution d'octobre, ce que Soljénitsine appelle "La Grande Patience". Voici ce qu'il en dit

Il n'est pas de citoyen de l'Ètat russe qui, une fois entré dans un autre parti que celui des bolcheviks, n'ai échappé à son sort : il était condamné [...] Il pouvait ne pas être arrêté tout de suite, il pouvait survivre jusqu'en 1922, 1932, 1937 même, mais les listes étaient conservées, son tour approchait, son tour arrivait [...]

Alexandre Soljénitsine, L'Archipel du Goulag, Tome 1, p. 32, Éditions du Seuil, 1974

Dans le même ouvrage, Soljénitsine insiste souvent sur la peur de donner des noms. En effet la simple relation faisait office de preuve et suffisait à envoyer quelqu'un au Goulag. On peut également noter le sort réservé aux soldats du front de l'Est: eux aussi se retrouvaient au Goulag, car on craignait qu'il ne fussent contaminés par l'idéologie nazie.

Il faut toujours autant s'inquiéter de ceux qui s'emploient à faire triompher la volonté.

Categories Snowden totalitarisme triomphe de la volonté